Non, l’Allemagne n’est pas “le contre-exemple écolo de la transition énergétique”…

En réalité, ses émissions sont en baisse constante depuis 1979. C’est vrai que depuis 2011, date de la votation sur la sortie du nucléaire, elle a réduit son potentiel nucléaire, mais c’est donc faux qu’elle l’a remplacé par du gaz ou du charbon.

Source : https://ourworldindata.org/co2/country/germany?country=~DEU On notera la petite erreur du graphique qui indique une pointe en 2013 avec un chiffre pourtant plus bas que 2012. C’est bien le chiffre qui est exact et le graphique qui est erroné. Une erreur que j’ai signalé aux responsables du site.

Il faut bien comprendre qu’à l’époque une grande partie de l’Allemagne était sous contrôle soviétique avec une industrie archaïque. Avant la réunification, c’est par la modernisation de l’industrie de la RFA que les émissions ont commencé à baisser. Après la réunification, il a fallu intégrer l’industrie largement obsolète de la RDA et la moderniser, ce qui a permis de continuer sur la trajectoire de baisse.

En marge, elle a déployé massivement les énergies renouvelables, dans un effort considérable, parce qu’à l’époque elles étaient chères et parfaitement inefficaces. Le pays a dépensé des sommes gigantesques pour avoir très peu d’énergie, mais ce faisant elle a largement contribué à la baisse drastique des coûts, faisant qu’aujourd’hui le photovoltaïque est l’énergie la moins chère de l’Histoire et toujours en baisse, avec des émissions qui deviennent ridicules. Et l’éolien a baissé de plus de la moitié avec des émissions en baisse et un jour il sera même négatif. La progression des énergies renouvelables en Allemagne est flagrante, dans des proportions très considérables.

Source : https://www.cleanenergywire.org/factsheets/germanys-energy-consumption-and-power-mix-charts

On voit nettement sur ce diagramme la progression énorme du solaire, de l’éolien onshore, l’apparition de l’éolien offshore et de la biomasse ainsi que la baisse de consommation du charbon remplacé par le gaz naturel, plus de 20% moins émetteur et qui sera un jour remplacé par le biogaz. Il est vrai que la lignite est restée constante. Mais l’Allemagne abandonnera totalement le charbon en 2038. Alors, bien sûr, il reste des efforts à faire pour pouvoir remplacer le charbon en totalité, autant que faire se peut par des renouvelables plutôt que du gaz naturel, qui en soi représente déjà pourtant une baisse considérable des émissions. On peut lire les doutes dans ce dernier lien sur la capacité de l’Allemagne a installer encore de l’éolien et également mettre en avant la prétendue instabilité des énergies renouvelables, une vieille lune, un poncif, de la propagande du nucléaire reposant sur l’incompréhension de la réalité du concept de transition énergétique par une approche simpliste de la technologie. En vérité l’Allemagne développe son potentiel offshore et est par exemple partie prenante dans le North Sea Wind Power Hub, des îles artificielles construites par le Danemark dont la puissance sera tout simplement formidable :

Exclusivement réservée à la production énergétique, l’île de 6 km2sera localisée sur le grand banc de sable de Dogger Bank d’une surface totale de 17 600 km2, entre le Danemark et la Grande-Bretagne. Sa surface sera entièrement recouverte de panneaux solaires tandis que 7 000 éoliennes offshore seront placées autour de l’île, qui bénéficie d’une exposition idéale aux vents. Un tel dispositif devrait permettre de générer 70 000 à 100 000 mégawatts, l’équivalent de la consommation de 70 à 100 millions de Britanniques, de Danois, d’Allemands, de Belges, de Norvégiens ou de Néerlandais.

Mais ce n’est qu’un exemple, parce que l’Allemagne participe à d’autres projets, notamment en Afrique où elle développe des partenariats. Le blocage diplomatique avec le Maroc finira bien par se résoudre et d’autres partenariats sont possibles avec la zone sahélienne notamment. Des volumes d’énergie renouvelable considérables vont donc venir s’ajouter dans les 20 prochaines années. Et en tout état de cause, elle reste exportatrice nette, même si depuis trois ans ses exportations ont diminué. Le poncif argumentatif consistant à affirmer que “l’Allemagne a simplement externalisé sa production d’énergie” est donc également tout simplement faux. Et le moins que l’on puisse dire est que sa production décarbonée connaît une vraie progression en affichant ses premiers résultats positifs visibles.

Il n’en reste pas moins que ses émissions font les gorges chaudes des pro-nucléaire (les anti-renouvelables je veux dire, parce qu’on peut très bien être pro-nucléaire et pro-renouvelable ou pro-renouvelable sans être anti-nucléaire, comme c’est notre cas à Courant Constructif), qui servent des captures d’écran à tout moment pour arguer de l’Allemagne qui serait donc “le contre-exemple écolo de la transition énergétique” :

On voit ici une comparaison globale des émissions des différentes sources, comme si on ne savait pas que le charbon pollue plus que le nucléaire…
Source : https://www.electricitymap.org/map On voit ici les émissions instantanées. Au moment où j’ai pris la capture, les émissions sont plutôt faibles, elles peuvent largement faire le double, permettant aux pro-nucléaire de se gargariser profondément. A contrario, les émissions peuvent difficilement aller beaucoup plus bas. L’Allemagne a donc bel et bien des émissions de carbone de sa production énergétique beaucoup plus élevées que la France, c’est indiscutable. Mais elles sont en baisse constante.
No comment…

Etc..

Il n’en reste pas moins que ces données ne sont que représentatives de l’état d’une situation à un instant T de l’Histoire quand ce n’est pas du moment. Et les détracteurs de la transition énergétique allemande n’y vont pas de main morte : quand je me suis fendu de la première image avec la grosse flèche rouge pour mettre en exergue la tendance, j’ai eu pour commentaire “il n’y a pas eu d’augmentation entre 2014 et 2016 ?” (!!) Le gars a trouvé un épiphénomène démontrant une très légère progression momentanée des émissions, il en a fait une preuve pour [se] convaincre qu’il avait raison.  En vérité ces arguties ne présument en rien de l’avenir en marche, l’Allemagne est bel et bien sur le chemin de la transition énergétique. Il est vrai que les allemands pourraient faire preuve de moins de précipitation à fermer totalement leur nucléaire, attendre dix ans de plus. Mais si on regarde la seconde image on réalise à quelle portion congrue de la production il en est réduit et donc de l’éteindre ne change plus grand-chose. Et, même, de le maintenir générerait des coûts qui concurrenceraient le déploiement des énergies renouvelables et donc à terme le bilan serait au mieux neutre. Mais les pro-nucléaires voudraient qu’ils construisent de nouvelles centrales, si convaincus qu’ils sont de sa performance écologique. Seulement, pour qu’il représente une part significative de la production électrique allemande, ils devraient construire au moins dix centrales, c’est juste délirant. Et ce d’autant que l’Allemagne patauge déjà avec les déchets avec lesquels elle a même connu de vrais déboires (tout comme la France  et les autres d’ailleurs, les déchets sont un vrai problème) dont elle ne sait que faire. La France va en l’occurrence leur en renvoyer une partie qu’elle  avait retraité pour maintenir la parité dans la radioactivité. Oui, parce que le nucléaire se gère à l’international, chacun doit assumer sa part pour répartir la radioactivité sur l’ensemble du continent, éviter des points chauds, c’est dire si c’est délicat.

Tout ça pour dire que la vision prétendument écolo des pro-nucléaire anti-renouvelables (et ils disent absolument n’importe quoi sur l’un comme l’autre sujet) est pour le moins irrationnelle. Il faudrait selon eux initier un vaste programme nucléaire, pour que d’ici quinze ans peut-être la moitié de l’électricité allemande soit d’origine nucléaire. Pareil qu’en France où ils préconisent de construire de nouveaux réacteurs, qui ne seront pas opérationnels avant 2036, sachant que nous allons manquer d’énergie dès 2030 en raison du retard de déploiement des énergies renouvelables, que le nucléaire a scrupuleusement combattu depuis trente ans. Là encore, c’est vrai, Fessenheim aurait pu fonctionner encore quelques temps sans problème, elle a été fermée pour des raisons purement politiques. Mais Fessenheim ne représentait que 3% de la puissance nucléaire installée. Avec un taux de charge moyen de 72%, pas besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’il n’y a pas besoin de pousser beaucoup les autres centrales pour compenser. Oui, l’Allemagne a bel et bien fermé des centrales nucléaires tout au long de ces décennies, pas seulement depuis 2011. Mais certaines étaient échues, une avait connu une panne si grave qu’ils ont décidé de ne pas la redémarrer. Et après la réunification ils ont fermé les centrales du même modèle que celle de Tchernobyl, tout simplement parce qu’ils n’étaient pas fous. Et le reste était généralement de petites unités servant à des expériences ou des services spécifiques. C’est dire si lorsque que vous voyez passer un truc du genre issu des “pensées” de Jancovici, c’est une absurdité :

Au final, pour terminer, l’Allemagne vise la neutralité carbone pour 2050, soit en même temps ou avant la France. Et là encore notre star merdiatique mondialement connue en France Jancovici se trouve détrompée, à savoir qu’il n’y a pas de lien de causalité entre la croissance du PIB et les émissions de CO2, même s’il en a fait le constat à partir duquel il en a tiré sa conclusion :

Et, fait nouveau : les émissions de CO2 sont à présent bel et bien décorrélées de l’activité économique : depuis 2005 les émissions de CO2 ont diminué de 13% alors que le PIB du pays a progressé de 25%.

La croissance est un flux, elle repose sur la valeur et uniquement ça. Les émissions de carbone sont un stock, elles reposent sur les technologies exploitées, et uniquement elles. Et en réalité une croissance écologique inversant les émissions de carbone sera bien plus porteuse au 21e siècle que la croissance du 20e siècle fortement émettrice parce que reposant sur un modèle industriel ultraproductiviste qui surexploite la ressource naturelle. Ce qui était vrai avant-hier n’était plus vrai hier, de même ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera plus demain et après-demain sera encore très différent.

On voit sur les deux images suivantes à quel point la baisse d’émissions de l’Allemagne est beaucoup plus rapide que la France. L’Allemagne en éteignant ses centrales au charbon en 2038, qui représentent aujourd’hui le gros de ses émissions, cumulé à la modernisation en cours de son industrie, rattrapera la France vers 2040. Bien sûr, ce serait mieux qu’elle soit au niveau de la France aujourd’hui. Ce n’est pas le cas, mais la France, pour réduire ses émissions, s’est massivement désindustrialisée, ce qui en fait râler beaucoup, souvent les mêmes d’ailleurs. L’Allemagne, de son côté, va connaître une forte accélération de l’électrification des transports, du déploiement de l’hydrogène, une accélération exponentielle de l’isolation de l’habitat qui monte progressivement en puissance lui permettant d’atteindre la neutralité carbone en 2045, avant la France.

Source : https://ourworldindata.org/co2/country/germany?country=DEU~FRA
On voit là clairement comme la progression est constante et bien plus infléchie que la France, mais il est vrai que l’Allemagne part de plus haut. Plus ses émissions baisseront, plus il sera difficile de les baisser.
Source : https://ourworldindata.org/co2/country/germany?country=DEU~FRA
Nous voyons ici le Delta de l’effort de baisse entre l’Allemagne et la France.

La deuxième image est très intéressante, parce que le curseur a été placé non seulement pour mettre en évidence les efforts colossaux consentis par l’Allemagne pour baisser les émissions dès 2016, mais également la conséquence d’avoir un pays fortement industrialisé sur les émissions avec la crise de 2009. La France, désindustrialisée, avec une économie largement tertiaire, a connu une faible réduction des émissions et une faible reprogression à la reprise. L’Allemagne, au contraire fortement industrialisée, à vu ses émissions s’effondrer à l’entrée dans la crise et remonter en flèche à la reprise. Nous trouvons là une démonstration de plus que ce n’est pas la croissance qui pollue, mais l’emploi, comme décrit dans l’article sur la transition sociétale préalable nécessaire pour obtenir la mobilisation vers la lutte contre le réchauffement.

Auteur/autrice : Thierry Curty

Designer sociétal, fondateur de Renouveau Sociétal, inventeur d’un concept économique et sociétal, co-fondateur de Courant Constructif, auteur, Fervent contemplateur de l’Humanité. De convictions profondes et à l’esprit libre. Passionné d’Économie, de Sociologie, d’Écologie, dans une vision holistique, l’épistémologie est le moteur de ma réflexion, source de ma conviction. Je soutiens la transition sociétale, inéluctable à terme, préalable incontournable des grandes transitions, écologique, énergétique, agrobiologique, qui en sont ses corollaires, et tente de l’expliquer et la dédramatiser, de faire passer le message que loin d’être une fin elle est un nouveau commencement, une solution aux problèmes que nous rencontrons aujourd’hui. Inéluctable, mais aussi nécessaire et souhaitable, confortable pour tous.

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