Pour un féminisme constructif – Introduction à la Semaine des Femmes de Génie

Du 7 au 13 décembre 2020 a lieu la première édition de la Semaine des femmes de génie, un événement qui vise à mettre en avant, pendant une semaine sur les réseaux, des génies féminins qui ont marqué l’histoire. Lancé par le Courant Constructif, cette initiative vise à inventer une nouvelle manière de faire progresser la cause féministe dans la société : le féminisme constructif. Ce nouveau féminisme se veut un apport complémentaire au féminisme classique centré sur la revendication des droits et la dénonciation du régime patriarcal. Il s’agit d’ajouter une nouvelle couche de féminisme centré davantage sur l’empowerment des femmes, à travers la valorisation de figures de génies féminins. Ce faisant, le féminisme constructif espère engendrer un rééquilibrage de nos modes de valorisation et diffuser dans la société plus de modèles identificatoires féminins pour permettre aux jeunes femmes de se construire en tant que femmes libres et puissantes.

 

Depuis l’affaire #MeToo, la société a connu une nouvelle vague de féminisme qui est venue lever le voile sur une réalité longtemps occultée : les agressions et abus sexuels dont sont victimes les femmes encore au XXIe siècle. Ce féminisme victimaire est nécessaire dans la mesure où les femmes sont encore réellement victimes d’un système patriarcal et d’une culture du viol omniprésents.

Mais se révolter contre le fait d’être une victime n’est pas le stade ultime de l’émancipation. La révolte de la victime est le premier pas vers sa liberté, un pas nécessaire certes, mais qui ne s’accomplit que dans un au-delà de la condition de victime. Le pas suivant consiste à vivre enfin sa vraie vie, à pouvoir développer ses forces et talents, à épanouir son potentiel librement.

Cet espace de pensée qui s’étend au-delà de la critique du patriarcat, cet espace qui cherche le développement du potentiel féminin jusque-là empêché et qui va jusqu’à la pleine manifestation de ce potentiel dans le monde, c’est l’espace de ce que nous appelons le féminisme constructif. Là où le féminisme classique est essentiellement orienté sur la critique, l’analyse et la dénonciation du problème, le féminisme constructif voudrait explorer l’expérience de la solution. Car la solution n’émerge pas spontanément de l’exploration du problème. On peut tourner en rond dans une analyse infinie et se prendre au piège d’une révolte qui s’enfermerait dans sa propre colère. L’étude des causes de l’aliénation ne conduit qu’à découvrir de plus en plus largement le problème. Mais pour découvrir la solution, un changement de focalisation mentale est nécessaire. 

Il s’agira par exemple de se focaliser sur les femmes puissantes plutôt que sur les femmes battues, sur les femmes de génie plutôt que sur les femmes soumises, sur la structuration psychique des femmes-sujet plutôt que sur les conditionnements des femmes-objet… Plutôt que d’orienter les femmes vers la révolte contre l’ordre patriarcal, on cherchera ici plutôt à les conduire vers une dynamique d’empowerment. Plutôt que de montrer les victimes des violences masculines, on cherchera plutôt à diffuser des modèles identificatoires de femmes libres et inspirantes. Plutôt que de viser un face à face conflictuel avec les hommes, phase sans doute nécessaire par ailleurs dans le processus d’émancipation, on visera un côte à côte complémentaire dans lequel les femmes prendraient leur place aux côtés des hommes dans le leadership de l’humanité. En somme le féminisme constructif vise à construire la solution plutôt qu’à dénoncer le problème. Il ne se positionne pas dans un rejet de la dénonciation, mais considère plutôt que cette condition de l’émancipation, bien que nécessaire, n’est pas suffisante pour véritablement résoudre le problème.

Il ne s’agit pas, autrement dit, de cesser le combat, mais plutôt d’y ajouter une nouvelle couche, celle de l’épanouissement des femmes dans une société qui a longtemps bridé leur potentiel. Au fond, la meilleure révolte ne consiste-t-elle pas à oser exister en dehors des limitations imposées ? Y a-t-il une plus belle victoire pour une ancienne victime que de s’autoriser à déployer son potentiel librement ? Et y a-t-il une meilleure preuve d’égalité que la démonstration de talent chez celles à qui l’on ne concédait pas autant d’intelligence ? Ce pas supplémentaire n’est pas seulement une couche additive  mais vient accomplir le combat en ouvrant l’horizon d’un au-delà de la condition de victime.

Songeons qu’il ne suffit pas d’inscrire l’égalité dans le droit pour l’inscrire dans la subjectivité des hommes et des femmes. L’égalité formelle est une condition nécessaire mais non suffisante pour atteindre l’égalité réelle. Car en abolissant le patriarcat extérieur, on n’abolit pas pour autant le patriarcat intérieur.

En effet, le patriarcat n’existe pas seulement dans l’organisation extérieure de la société et la répartition des rôles, mais aussi sous la forme de conditionnements sexuels, émotionnels et mentaux intériorisés. Ces conditionnements limitants peuvent être transmis par la religion, par la coutume, par l’industrie culturelle (films, clips, magazines…). Leur transmission se fait souvent de mère en fille ou de père en fils. Et ces habitudes se perpétuent depuis des siècles. Elles agissent sous la forme d’habitus de genre incorporés qui déterminent un état mental plus ou moins soumis, une énergie interne plus ou moins fragile, un mode de conscience de soi plus ou moins confiant.

On n’annule pas par de simples décisions législatives des millénaires de culture patriarcale. Aussi le féminisme n’implique-t-il pas seulement une restructuration de la société dans le sens d’une égalité de droit, mais aussi une reconfiguration de la subjectivité dans le sens d’un déconditionnement des structures patriarcales, intériorisées tant par les hommes que par les femmes. C’est ici que la Semaine des femmes de génie prend tout son sens.

 

I – Un féminisme d’empowerment

Il s’agit en effet, par l’intermédiaire de cet évènement, d’instaurer un féminisme qui inspirerait les femmes à développer leurs talents et leurs forces si longtemps empêchés, niés et auto-censurés. Un féminisme qui ne prendrait pas seulement la défense des femmes les plus faibles mais qui valoriserait les femmes les plus fortes, les plus inspirantes, de sorte que les jeunes générations puissent se construire avec des modèles de femmes accomplies plutôt que soumises.

Et quel meilleur exemple de femmes accomplies que celles qui, précisément, accomplissent de grandes choses? Quel meilleur exemple de femmes libérées du joug patriarcal que celles qui font rayonner la grandeur du féminin dans la société ? Quel meilleur exemple d’empowerment que ces femmes talentueuses qui manifestent avec puissance le génie féminin ?

Quand le féminisme réoriente son regard du problème vers la solution, il trouve la femme de génie. Celle qui, précisément, n’a pas laissé son potentiel être empêché par la société. Celle dont l’intelligence a imposé le respect à tous. Celle dont le courage a triomphé du contexte limitant, libérant ainsi la possibilité pour d’autres sœurs après elle de s’émanciper à leur tour.

Là où le féminisme classique conduit à l’égalité extérieure, la femme de génie, parce qu’elle a su développer son potentiel, révèle un horizon supplémentaire : celui d’une égalité intérieurement accomplie. Les femmes de génies nous montrent jusqu’où la femme peut aller lorsqu’elle n’est plus limitée, jusqu’où son intelligence peut la conduire lorsqu’elle n’est plus empêchée dans son développement, jusqu’où, enfin, ses talents peuvent se déployer lorsqu’ils ne sont plus auto-censurés. Si la femme est l’égale de l’homme, elle lui est égale aussi dans le génie. Tout comme l’homme, elle peut produire des contributions majeures qui font avancer la société. Les femmes portent en elles le génie de l’humanité. Et sitôt levées leurs entraves extérieures comme intérieures, elles révèlent toute l’étendue de leurs capacités. À travers la figure de la femme de génie, le féminisme constructif révèle ainsi l’horizon du plein potentiel féminin.

 

II – L’émancipation intérieure

Si le patriarcat n’est pas seulement extérieur mais aussi intérieur, s’en émanciper ne saurait se résumer à un changement extérieur dans l’organisation sociale. À cette émancipation extérieure doit s’ajouter une émancipation intérieure, correspondant au déconditionnement de la soumission psychique intériorisée par la femme depuis des siècles. C’est une véritable transformation de la subjectivité féminine qui doit s’opérer si les femmes veulent sortir de l’aliénation dans laquelle elles sont tenues intérieurement.

Sur le chemin de cette transformation, les femmes de génies marchent devant et montrent la voie. Elles peuvent inspirer les femmes dans ce processus de désaliénation de trois manières : en tant que femmes puissantes, en tant que femmes-sujet et en tant que modèles identificatoires.

 

1/ De la femme soumise à la femme puissante

Tout d’abord, la femme de génie peut inspirer les femmes à assumer leur force. Il s’agit de s’ouvrir à l’idée que la puissance n’est pas seulement masculine. Il y a une puissance féminine comme il y a une puissance masculine. La femme n’est pas ce petit être fragile et doux qu’on l’a conditionnée à être, tout comme l’homme n’est pas cet être tout en puissance et en insensibilité grossière tel que la société l’a historiquement produit. Il y a du masculin en la femme et du féminin en l’homme, et si l’on veut bien s’ouvrir à cette complexité, une évolution de la subjectivité humaine s’en suivra, permettant une nouvelle entente dans une co-évolution apaisée.

Ainsi les femmes doivent s’ouvrir à leur puissance. Et la femme de génie peut, à cet égard, montrer la voie. Elle est cette femme qui a su contacter sa puissance créatrice, et qui ne se laisse plus limiter au rôle de procréatrice dans lequel le système patriarcal voudrait la cantonner. Elle n’est plus cette femme penchée, au service de son amant créateur. Elle n’est plus là pour l’admirer ou lui servir d’inspiratrice… Car elle a contacté sa propre puissance créatrice et suit désormais une dynamique autonome. Étant animée par un but, elle ne se laissera plus dicter sa direction. Étant mue par sa propre source interne, elle ne se laissera plus rabaisser, limiter, contraindre ou soumettre par une quelconque autorité externe. Et dans sa soif de réalisation, elle rejettera spontanément la glu de toute tentative d’emprise, avec l’énergie de son âme pleinement vivante et éveillée. Ainsi le développement du génie conduit à la liberté. Et la femme de génie peut, de ce fait, accompagner les femmes sur le chemin de leur puissance libérée.

Mais la puissance peut faire peur aux femmes, tant elles l’ont, pendant longtemps, déléguée aux hommes. Toute puissance n’est-elle pas synonyme de violence, de conflit et de domination ? En osant leur puissance, les femmes ne s’avancent-elles pas vers une guerre des sexes ? La puissance des femmes peut-elle coexister avec celle des hommes ? Peut-elle s’accomplir sans aboutir à une domination inversée ?

C’est ici que la figure du génie s’avère particulièrement inspirante. Car le génie est une forme de puissance qui peut cohabiter avec d’autres, dans la mesure où cette puissance est toujours singulière et donc non-exclusive. Le génie se contente de rayonner sa puissance, sans empêcher les autres de rayonner la leur.  Il n’a pas besoin de soumettre les autres génies pour s’accomplir en tant que puissance. Il n’assied pas sa puissance sur la confiscation de la puissance des autres. Au contraire, le génie aime s’entourer d’autres génies et développer avec eux des liens d’enrichissement mutuel. Car étant singulier, le génie n’est pas en concurrence avec les autres génies, il leur est complémentaire. Le génie est la seule forme de puissance qui puisse coexister avec d’autres.

Si les femmes de génie peuvent être particulièrement inspirantes pour les femmes dans leur processus d’émancipation intérieure, c’est qu’elles montrent la possibilité pour une femme de s’affirmer sans que cette affirmation de soi revienne à une volonté de domination dans un rapport de force concurrentiel avec l’homme. La figure du génie libère ainsi pour la femme la possibilité d’un au-delà de la guerre des sexes où l’homme et la femme pourraient chacun manifester leur puissance respective et contribuer ensemble à l’évolution de l’humanité. En cela, le féminisme constructif est un féminisme du côte à côte plutôt que du face-à-face.

 

2/ De la femme-objet à la femme-sujet

La femme de génie est également inspirante en ce qu’elle montre l’exemple d’une femme qui a pleinement investi la position de sujet et ne se contente pas de jouer la femme-objet pour correspondre à l’attente des hommes. Dans le domaine de la création, la femme a longtemps été du côté de l’objet, quand bien même elle fut un objet valorisé, encensé, admiré. De modèle à inspiratrice, elle fut presque toujours l’objet du créateur et non le sujet créateur lui-même. Si bien qu’aujourd’hui encore, il s’avère difficile pour bien des femmes d’oser s’affirmer en tant que sujet créateur. Une forme d’auto-censure subtile s’introduit dans leur esprit qui vient bloquer l’élan expressif. Une femme prendra moins la parole, osera moins s’affirmer, aura peu d’ambition, peu d’estime pour ses capacités créatrices. Et lorsqu’enfin elle osera prendre sa place et manifester son talent, elle sera bien souvent en prise avec un sentiment d’imposture ou une angoisse de performance. Pour toutes ces raisons, les femmes de génie peuvent être inspirantes et aider les autres femmes à se transformer intérieurement jusqu’à ce qu’elles osent s’affirmer dans un positionnement psychique de sujet créateur.

 

3/ Les femmes de génie comme modèles identificatoires

Les femmes de génies sont également inspirantes en ce qu’elles sont susceptibles de constituer des modèles identificatoires constructifs pour les jeunes femmes. Les femmes ont besoin d’exemples pour ouvrir dans leur esprit l’horizon de ce qu’elles peuvent être, devenir et accomplir dans le monde. Il est important de diffuser dans la société des modèles identificatoires féminins capables d’inspirer les jeunes femmes dans la phase de construction de leur identité. L’histoire et la culture fournissent aux hommes une abondance de modèles encourageant le développement de leurs forces et talents : des héros, des grands hommes, des génies, des artistes… Tout est fait pour que l’homme comprenne son importance et sa grandeur. Les femmes, en revanche, sont confrontées à une véritable carence identificatoire et ce pour deux raisons essentiellement. D’une part parce qu’il y a eu dans l’histoire moins de grandes femmes que de grands hommes, du fait que le système patriarcal empêchait le développement du potentiel féminin. D’autre part parce que quand, malgré les circonstances, quelques femmes d’exception sont parvenues à faire éclore leur potentiel au sein d’un tel système, elles ont été confrontées à un mode de valorisation inégalitaire qui privilégie largement les hommes au détriment des femmes. Combien de statues de femmes dans nos rues ? Combien de femmes de génies oubliées par l’histoire ? Combien de femmes restées dans l’ombre dans des collectifs qui ont pourtant apporté une contribution majeure à l’humanité?

La semaine des femmes de génie sera l’occasion d’entamer un nécessaire rééquilibrage de notre système de valorisation en mettant en lumière les femmes qui ont marqué l’histoire. Nous espérons qu’un tel évènement contribuera à faire connaître auprès des femmes un certain nombre d’exemples susceptibles de stimuler leur confiance en elles et leur désir d’accomplissement. Tous les génies ont un jour rencontré sur leur chemin d’autres génies qui les ont inspirés à devenir ce qu’ils sont. Soyons certains qu’en valorisant les femmes de génie, nous contribuons à faire émerger une génération de femmes de haut potentiel qui sauront propulser le monde aux côtés des hommes. C’est un environnement qu’il s’agit de mettre en place, et non pas seulement des lois ou des ateliers de guérison émotionnelle. Nous devons créer les conditions systémiques qui favoriseront le développement du potentiel féminin.

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