Ce n’est pas la morale qui sauvera le monde mais la créativité

De plus en plus de gens pensent que l’écologie a échoué et qu’il est temps à présent de se préparer à l’effondrement. Le Courant Constructif s’oppose à un tel diagnostic. Ce n’est pas l’écologie qui a échoué mais une certaine écologie, l’écologie morale, qui en appelle à polluer moins par auto-restriction individuelle et décroissance collective. Mais il est une autre écologie, l’écologie créative, qui, elle, est en train de faire ses preuves en apportant toujours plus de solutions et en améliorant sans cesse celles qui sont déjà présentes. Il est grand temps que cette écologie créative, aussi silencieuse que travailleuse, vienne à l’avant plan et fasse parler d’elle. Il s’agit d’opérer un changement de paradigme écologique et de redéfinir le sens de l’action et de la pensée écologiste dans un tout nouveau sens. 

I – La culpabilité comme fondement de la pensée écologiste et le choix de l’écologie morale

L’écologie est rongée par la culpabilité. La culpabilité d’un homme traditionnel présent en chacun de nous, qui s’en veut d’avoir perturbé l’ordre sacré du monde et se punit en s’auto-restreignant afin de se donner bonne conscience et d’expier ses fautes. Cette culpabilité fait entrer l’écologie dans une logique régressive qui va de la critique du capitalisme et de la société de consommation à l’apologie de la décroissance et de l’autonomie traditionnelle. Comme si l’avoir nuisait à l’être, comme si la consommation était un mal, comme si la sagesse était de s’auto-limiter pour ne satisfaire qu’à ses besoins élémentaires. Seulement voilà, l’homme n’est pas un être de besoin, c’est un être de désir et son désir est infini. C’est ce désir infini qui le pousse à créer. C’est lui qui met en action toute son évolution. C’est encore lui qui se cache derrière le progrès : dans le désir de mobilité, dans le désir de confort,  dans le désir de communiquer, dans le désir de bien manger, de s’informer, d’écouter de la musique, de voler et d’aller conquérir l’espace… Sans le désir de l’homme, aucune des évolutions apportées par la modernité n’auraient eu lieu. Et l’on voudrait rendre coupable ce désir qui nous a porté si loin ?

Il est une autre sagesse pour l’écologie que ce moralisme flagellateur qui fait de chaque consommateur un coupable schizophrène. Car il est deux sagesses en l’homme, celle de la morale et celle de la créativité. La première est incarnée par le sage traditionnel qui invite au renoncement, à l’ascèse, à la mesure, au célibat, à la vertu, au dépouillement et au détachement des plaisirs de ce monde. Depuis la nuit des temps les hommes érigent ce genre de sage sur un piédestal tout en se gardant bien de leur ressembler (surtout en ce qui concerne les plaisirs charnels). Car pour atteindre une telle auto-limitation, il faut un esprit sacrificiel et un ressentiment à l’égard de ce monde et de la vie que le commun des mortels n’a généralement pas.

On croyait cette vieille culpabilité judéo-chrétienne disparue avec la mort de Dieu, l’essor du consumérisme et la révolution morale du libéralisme. Mais voici qu’elle ressurgit de plus belle, ressuscitée par l’écologie. Avec la crise écologique, l’homme redevient pécheur, non plus, cette fois, envers Dieu mais envers la nature. La tentation de l’expiation du péché par auto-restriction morale réapparaît. A quoi bon demeurer fidèle à la fable des abeilles quand les abeilles disparaissent ? De nouveaux moralistes émergent pour prôner par l’exemple la morale de l’auto-restriction. De Pierre Rabhi et sa sobriété heureuse à Greta Thunberg et son refus de prendre l’avion, les éco-moralistes ont le vent en poupe. Comme toujours l’humanité les hisse sur un piédestal de perfection morale, tout en se gardant bien de les imiter. Les médias les adorent. Leur discours survalorisé parvient à réveiller la fibre morale de certaines personnes, mais l’humanité étant ce qu’elle est, l’appel à la morale ne saurait produire en elle un changement massif. La plupart des gens se contentent d’écouter ces éco-moralistes avec admiration, sont émus par le spectacle de leurs actions exemplaires, et continuent leur vie sans y changer grand-chose, trop préoccupés qu’ils sont par leurs problèmes personnels, ou trop prisonniers des rouages d’un système dont ils ne peuvent se libérer.

II – L’échec de l’écologie morale et la montée de l’effondrisme

Aussi observera-t-on qu’il n’est jamais question de créativité dans le discours de ces nouveaux prêcheurs. La morale, comme moteur de l’écologie, ne saurait produire autre chose qu’une injonction à polluer moins par auto-restriction. Faire moins la même chose, par la force de notre motivation morale et le déploiement de système punitifs, voilà tout ce que peut la sagesse morale en matière de solutions.  Car la morale est dépourvue de créativité. La créativité et la morale sont deux états d’esprit radicalement opposés. La morale veut poser des limites, la créativité veut les dépasser. La morale veut empêcher, la créativité veut rendre possible. La morale appelle l’homme à la soumission (à Dieu, à la nature), la créativité invite l’homme à avoir confiance en lui-même et à rayonner sa puissance. La morale réclame des interdits, la créativité a besoin de liberté pour pouvoir se déployer. La morale se veut rigide, la créativité implique un certain lâcher-prise et une connexion aux impulsions de la vie en nous pour libérer l’intuition et atteindre l’état de flow.

Faute de créativité, le moraliste ne peut envisager autre chose comme solution que d’user de sa force morale pour faire moins la même chose : rouler moins, manger moins, acheter moins, voyager moins, moins faire d’enfants, moins prendre l’avion, moins utiliser internet, moins, moins, moins. Le détournement de l’écologie par le moralisme religieux traditionnel débouche donc sur un paradigme du polluer-moins, qui conduit à son tour à la décroissance et, par échec moral de l’humanité, de la décroissance à la collapsologie.

Le problème de cette écologie moraliste, c’est qu’elle nous condamne à attendre que chaque individu devienne vertueux pour que le problème écologique soit résolu. Cette écologie fait reposer la réussite de la transition écologique sur la morale individuelle. Pour que l’humanité ait un avenir, il faudrait parvenir à convaincre chacun de ses membres d’adopter les bons gestes, les bons comportements d’achats, les bons modes alimentaires. Mais comme l’humanité n’est pas particulièrement vertueuse, on peut attendre longtemps avant que les hommes aient adopté cette attitude morale. Cette stratégie moraliste présente autant de risque d’échec qu’il y a d’individu sur terre. 

Même les plus spirituels d’entre nous, quoi qu’ils disent, sont pris dans des contradictions. Il ne suffit malheureusement pas de s’éveiller et d’aimer la nature de tout son cœur pour ne plus polluer, lorsqu’on fait partie d’un système.

Autant dire que nous aurons disparu avant d’être parvenus à atteindre la moindre perfection morale en matière d’écologie. La faiblesse morale de notre espèce débouche sur cinquante années d’échec en matière d’écologie, avec comme résultat le développement de thèses effondristes et la récente ascension médiatique de la collapsologie, qui marquent un coup d’arrêt à cette stratégie de solutionnement de la crise environnementale. Puisque presque personne n’arrive à cet idéal de perfection morale, c’est donc, pense-t-on, que notre espèce est perdue, par manque de sagesse. De là la montée d’un certain mépris de l’humanité dans les milieux écolos où les quelques individus étant parvenus à opérer leur transition morale s’exaspèrent d’attendre que les autres s’y mettent aussi. Mais de même que le sage demeure une exception dans l’humanité, malgré toutes les incitations de la religion, l’écologiste cohérent, celui qui a réduit sa consommation en toute chose, est voué à demeurer une minorité, malgré l’urgence et la gravité de l’enjeu, car le commun des mortels ne dispose pas de la force morale suffisante pour limiter son plaisir personnel immédiat pour le bien collectif futur.

III – La sagesse créative, une autre voie pour l’écologie, en phase avec la nature humaine

L’échec de l’écologie morale est-il l’échec de l’écologie en tant que telle ? Je ne dirai pas cela, car il existe une seconde sagesse au sein de l’humanité qui peut servir de fondement à une autre écologie, beaucoup plus efficace. Cette seconde sagesse, c’est la sagesse de la créativité. La sagesse de la créativité consiste, plutôt qu’à s’auto-limiter pour limiter le problème, à lui inventer une solution. Quand le sage moraliste enseigne au malade à moins manger et à maîtriser la souffrance en se détachant de son corps, le sage créatif lui, invente un remède qui bénéficiera à toute l’humanité.

C’est cette sagesse là qui meut le monde depuis la nuit des temps, bien plus que la morale qui, on le sait, n’est pas vraiment le génie de notre espèce. Si les sages moralistes de chaque époque peinent à convertir l’humanité à l’auto-restriction morale, ce n’est pas que l’humanité soit dépourvue de sagesse, mais c’est qu’elle s’adonne plutôt à une autre forme de sagesse, la sagesse de la créativité. Pendant que le sage moraliste pratique le renoncement pour se libérer des problèmes du monde, les hommes de ce monde prennent en charge la douleur du monde matériel et font preuve d’un amour réel envers leurs semblables en inventant toutes sortes de solutions concrètes qui leur rendent la vie meilleure. Ils créent, ils innovent, ils bâtissent et conquièrent des possibles. Les solutions ainsi inventées sont transmises aux générations futures, de sorte que l’humanité voit progressivement son sort s’améliorer grâce à l’apport cumulé de chaque génération. Et l’on voit toute la portée de cette sagesse créative, pourtant bien peu reconnue dans la sphère spirituelle. En effet la sagesse moraliste n’a conduit que quelques individus à la libération des chaînes de ce monde matériel à force de renoncement et de maîtrise de soi, tandis que la sagesse créative a conduit à l’émancipation collective d’une bonne partie de l’humanité par la transformation concrète de ce monde.  C’est donc cette sagesse là, et non celle de l’austérité heureuse, qui a rendu ce monde meilleur pour l’homme concrètement.

IV – Pour une  écologie non-coupable basée sur un diagnostic de succès

Que serait l’écologie si elle était mue par la sagesse de la créativité plutôt que par celle de la morale ? Je vous le donne en mille : cette écologie se libérerait de la culpabilité qui l’empêche de considérer le problème comme une opportunité. Sous l’angle créatif en effet, le problème du dérèglement climatique, n’est pas le résultat d’un péché, c’est une conséquence de la réussite créative de l’homme. C’est un problème à gérer, non une faute dont on devrait se sentir coupable. La crise écologique n’est pas le signe de l’échec de l’homme moderne mais celui de sa réussite. C’est cette réussite qui a permis de passer d’une humanité de quelques millions à une humanité de plusieurs milliards d’individus, nombre qui pose à présent de nombreux problèmes, pour la préservation de la biodiversité par exemple. C’est cette réussite qui a permis de repousser l’âge de la mort, le taux de mortalité infantile, la douleur de la maladie et la faim due aux famines, produisant ainsi une augmentation de la durée de vie qui n’a fait qu’accroître le niveau d’émissions moyen de chaque individu à l’échelle de sa vie. C’est cette réussite encore qui a permis d’augmenter considérablement la richesse expérientielle de la vie humaine, en nous rendant accessible un grand nombre d’objets, de services, d’expériences, de lieux, de rencontres, de pensées et de connaissances, et c’est toute cette richesse d’activités et d’expériences positives qui génère aujourd’hui des conséquences néfastes pour la planète par leurs externalités négatives. C’est cette réussite enfin qui a permis un accroissement considérable du niveau de vie des populations, engendrant par la même un niveau de pollution accru. 

Aujourd’hui, cette réussite tant quantitative que qualitative est parvenue à un tel niveau que ses externalités négatives, qui n’étaient pas un enjeu hier du fait de leurs faibles proportions, deviennent un problème urgent pour l’humanité. Le CO2 dégagé hier par quelques trains roulant au charbon, au début de la première ère industrielle, n’était pas un problème, étant donné le peu d’émissions globales de l’humanité en ce temps là. Mais aujourd’hui l’explosion d’activités dues aux progrès scientifique et technique a élevé les émissions globales à des niveaux supérieurs aux capacités d’absorption de la Terre. Le niveau d’évolution complexe que nous avons atteint suscite donc un nouveau niveau de problème, que nous devons résoudre. Il n’est pas question de faute, nous n’avons pas à nous sentir coupable d’avoir su augmenter la population humaine, d’avoir accru le niveau de vie des hommes ainsi que la durée et la richesse expérientielle de leur existence. Nous n’avons pas non plus à nous sentir coupable d’avoir inventé toute sorte de technologies fabuleuses (le frigidaire, l’avion, le lave linge, l’ordinateur, le  téléphone, la voiture, etc…). Nous n’avons pas commis de faute. Simplement, le niveau de réussite que nous avons atteint grâce à notre intelligence suscite à présent un nouveau niveau de risque pour l’humanité, et nous devons par conséquent apprendre à maîtriser ce risque en l’intégrant dans nos paramètres organisationnels. Nous sommes condamnés à évoluer. Si nous n’atteignons pas rapidement des niveaux plus avancés d’évolution technologique et culturelle intégrant le paramètre écologique, nous disparaîtrons, purement et simplement, car notre succès fait paradoxalement peser sur l’humanité une « menace existentielle directe », pour reprendre les mots d’Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU.

V – De l’écologie morale à l’écologie créative

Comment maîtriser ce nouveau risque ? Quelles modifications organisationnelles et comportementales devons-nous opérer pour éviter la catastrophe annoncée ? Face à ce nouvel enjeu, le logiciel moraliste voudrait que nous auto-limitions nos désirs afin de limiter nos émissions de CO2. Voici plus de cinquante ans que les sages éco-moralistes en appellent à la sobriété. Voilà plus de  cinquante ans qu’ils dénoncent l’hybris moderne et veulent la faire cesser. Et voilà plus de cinquante ans que le paradigme du « polluer moins par auto-restriction morale»  est un échec. Car pas plus qu’avant, l’humanité n’est capable d’une telle vertu. L’humanité est collectivement capable d’inventivité, pas de vertu. Car c’est la créativité et non la morale, qui fait le génie de notre espèce.

Quelque chose dans l’humanité la pousse à aller toujours de l’avant, elle ne saurait se freiner, revenir en arrière et annuler les acquis de son évolution. Il y a dans la proposition morale de l’écologie quelque chose de contre-nature pour notre espèce. Nous ne savons qu’aller de l’avant, nous ne savons pas rétrocéder. C’est inscrit dans nos gènes. Et c’est pourquoi, pas plus hier que demain les hommes n’accepteront de se freiner dans leur développement. Comme si quelque chose en l’homme le poussait malgré les injonctions à la modération, à poursuivre sa course infinie. Car l’humanité est une fuite en avant. Et vouloir arrêter cette fuite en avant, c’est vouloir arrêter l’humanité elle-même dans sa marche. Les problèmes générés par la fuite en avant de l’humanité ne doivent pas être résolus par l’arrêt de cette fuite en avant, mais par la construction de ponts qui permettent de la poursuivre.

Il serait donc temps de dresser le constat de l’échec du moralisme en matière d’écologie afin d’adopter la seule stratégie véritablement efficace, car adaptée à la nature profonde de notre espèce : l’approche créative. Ce n’est pas la morale qui sauvera l’humanité, mais sa créativité. Il ne s’agit pas ne limiter nos comportements individuels par notre force morale, il s’agit d’inventer des solutions à tous les niveaux par la force de notre ingéniosité.

Et cette dynamique a déjà commencé. Pendant que les médias sont focalisés sur quelques éco-moralistes de débat et quelques forces d’opposition qui manifestent contre le problème, les véritables génies de l’humanité, dont le nom est généralement ignorés de tous, font le vrai travail qui consiste à inventer des solutions concrètes. Ce sont des entrepreneurs, des ingénieurs, des scientifiques, ce sont des collectifs de chercheurs qui seront, demain, alliés à l’Intelligence Artificielle pour produire les solutions dont le monde a besoin. Cette dynamique de résilience créatrice est en réalité beaucoup plus importante que le système de valorisation médiatique ne le laisse deviner. Si, en matière d’écologie morale on pourrait effectivement croire que « tout le monde s’en fout » et que « personne ne fait rien », il est en revanche impossible de parvenir aux mêmes conclusions lorsqu’on considère les progrès de l’écologie créative. Car ici l’humanité répond, et c’est d’ailleurs là que se situe sa véritable réponse : dans toute la panoplie des énergies renouvelables qu’on ne cesse de perfectionner, dans les vastes entreprises de reforestation, dans l’évolution des transports vers l’hydrogène et l’électrique, dans les grands projets de nettoyage des océans, dans le secteur émergent de la capture et de la valorisation du carbone qui ne cesse d’inventer de nouveaux débouchés industriels au CO2 atmosphérique, dans les progrès de la fusion, dans les alternatives aux terres rares, dans la recherche en matière de désextinction, dans les progrès en matière de recyclage, dans le développement de nouvelles formes d’agriculture et les alternatives aux pesticides, dans les progrès de l’IA et de la robotique au service de l’environnement.

La réponse de l’humanité à la crise écologique est donc bien là, bien réelle. Ne pas reconnaître qu’il y a là une réponse conséquente, pertinente et efficace revient à faire preuve de déni. Car tous ces petits bouts de solutions mis bout-à-bout finissent par former un nouveau système, équilibré, sain et plus évolué. Évidemment, lorsqu’on a le regard focalisé sur l’absence de comportements moraux, on ne voit pas la présence de millions de créatifs à l’œuvre. Toute pathologie de la valorisation commence par une pathologie de la focalisation.

Cette écologie créative est là depuis le départ, dans l’ombre de l’écologie morale. Elle travaille en silence pendant que l’autre est sur tous les plateaux TV. L’une apporte des solutions quand l’autre dénonce le problème. L’une avance lentement mais sûrement quand l’autre fige l’humanité dans la culpabilité et l’impuissance. Il est temps que cette écologie créative prenne le pas sur l’écologie morale et pour cela, une révolution du système de valorisation est nécessaire. Le Courant Constructif montre la voie, en valorisant quotidiennement cette réalité d’une humanité résiliente quand la plupart des grands médias sont concentrés sur l’actualité du désastre.

VI – L’écologie créative comme nouvelle manière de penser les solutions

Le passage à l’écologie créative nous appelle à intégrer une toute nouvelle logique dans notre façon de penser les solutions à  la crise environnementale. Je distinguerai ici 5 schèmes de pensée essentiels à ce nouveau paradigme écologique.

1/ Le passage de l’échelle individuelle à l’échelle systémique

L’écologie morale est centrée sur l’échelle individuelle : elle invite les individus à modifier leurs comportements personnels en utilisant leur motivation morale individuelle. En écologie créative, les problèmes se résolvent au niveau systémique, par de grandes mutations de l’infrastructure collective (mutation du système énergétique, des matériaux, de la législation, des modes de transports et de production agricole, etc.).  Il s’agit de produire des solutions implémentables à grande échelle de façon à modifier l’infrastructure du système collectif. Ainsi, plutôt que d’inviter l’individu à se restreindre pour consommer moins d’énergie afin de consommer moins de pétrole de façon à  diminuer ses émissions, il s’agira de créer les solutions qui permettront une refondation du système énergétique collectif sur la base d’énergies non carbonées. Le problème étant résolu au niveau de l’infrastructure collective n’a plus à être résolu au niveau des individus qui relèvent de cette infrastructure pour leur consommation personnelle.

Le sens de l’engagement écologiste s’en trouve lui-aussi transformé. On passe ainsi d’une échelle d’action individuelle à une échelle collective systémique. Il ne s’agit plus de militer pour l’adoption de nouveaux comportements individuels, mais de faire sa part dans la transformation de l’infrastructure collective : par sa participation à la recherche et à l’innovation en faveur des nouvelles technologies, par son engagement dans des collectifs soutenant la transition infrastructurelle, par des choix de consommation qui favorisent l’essor de nouvelles solutions infrastructurelles (énergies renouvelables, CCU, etc), par la valorisation de l’information susceptible de favoriser cette évolution, par son implication citoyenne (vote, participation aux débats, manifestations, conquête du pouvoir, etc)…

2/ Le passage d’une approche ascendante (bottom-up) à une approche descendante (top-down)

L’écologie morale opère par le bas, en partant de l’individu, et tente de cumuler suffisamment d’invividus au comportement moral pour produire un changement d’ordre collectif. L’écologie créative résout pour sa part les problèmes par le haut, au niveau du système-même, de sorte que l’évolution créative de l’infrastructure du système a des retombée ensuite pour tous les individus.

3/ Le passage d’une logique soustractive à une logique évolutive

L’écologie morale consiste à diminuer, voir à supprimer l’usage des technologies responsables de la crise. On prendra moins l’avion, voir on ne le prendra plus du tout. De même qu’on mangera moins de viande ou qu’on n’en mangera plus du tout. Qu’on roulera moins en voiture ou qu’on passera carrément au vélo. Qu’on fera moins d’enfants voir plus du tout, etc. En écologie créative, il ne s’agit pas de supprimer l’objet du problème, mais de le faire évoluer de sorte qu’il ne produise plus le problème tout en conservant sa fonction. Ainsi, plutôt que de ne plus prendre l’avion, on produira des avions électriques ou volant au CO2, de même qu’on produira de la viande artificielle, ou encore des voitures pourvues de moteurs à hydrogène sans terres rares. Il s’agira d’inventer un système global à émissions nulles ou négatives dans lequel faire un enfant ne sera pas une source d’émissions supplémentaires. Bien au contraire, les enfants seront éduqués dans le respect et l’amour de la nature, et l’on veillera à ce que leur éducation développe leur potentiel de sorte qu’ils puissent à leur tour contribuer à l’humanité et à la résolution du problème écologique. Ainsi, si dans le cadre du paradigme moral du polluer-moins, faire un enfant est un acte intrinsèquement nuisible à la planète, il n’en va pas de même sous l’angle créatif, dans la mesure où l’enfant peut devenir à son tour créateur de solutions qui annuleront son empreinte écologique voir produiront une dépollution du système global réduisant l’empreinte carbone de tous les individus.

4/ Considérer le problème comme une opportunité

Il ne saurait y avoir de solution créative sans une capacité à considérer le problème autrement. L’écologie créative opère un retournement de situation à 180 degrés, en nous invitant à considérer le problème comme une opportunité. Le cas du CO2 est particulièrement parlant à cet égard. Alors que dans l’approche morale, le CO2 est vu comme un mal qu’il s’agit d’éliminer à la source en en produisant le moins possible, dans l’approche créative, il s’agit plutôt d’apprendre à utiliser ce CO2 de façon à en faire une nouvelle matière première. L’intérêt économique de cette nouvelle matière première incitera à puiser dans cette nouvelle ressource de manière massive, engendrant ainsi une dynamique vertueuse de dépollution de l’atmosphère terrestre. L’approche créative permet ainsi de concilier l’écologie et l’économie, là où l’approche morale ne permettait que de les opposer. Dans un tel paradigme il devient économiquement rentable de dépolluer l’atmosphère de sorte que l’écologie, libérée de la culpabilité, devient une véritable opportunité d’affaires pour les investisseurs et les entrepreneurs.

L’un des théoriciens de ce retournement conceptuel, Thierry Curty, insiste sur le fait que le CO2 est le pétrole du 21e siècle et qu’il s’agit de construire l’infrastructure qui permettra à l’humanité de se gaver littéralement de cette nouvelle ressource. On voit comment la logique créative transforme radicalement notre manière de penser les solutions, en nous faisant passer d’un freinage moral en amont à une voracité libidineuse en aval, une attitude qui, convenons-en, est bien plus adaptée à la nature humaine.

5/ Le passage du polluer moins à la dépollution

Le paradigme du polluer moins découle tout entier de l’approche morale de l’écologie qui fait de l’auto-restriction la forme même de la responsabilisation en matière écologique. L’écologie créative conduit pour sa part à une toute autre approche. Il ne s’agit plus ici de polluer un peu moins l’environnement, mais de carrément le dépolluer. C’est le propre de la créativité que de rendre possible un tel tournant, dans la mesure où la dépollution repose entièrement sur des procédés ingénieux faisant appel à nos connaissances techniques et scientifiques. La morale est intrinsèquement limitée au polluer moins, elle ne peut, par ses ressources propres, faire mieux que cela. Le mieux qu’elle puisse faire est d’imposer une moindre pollution au niveau collectif en passant par la loi. Seule la créativité peut permettre de dépasser les limites intrinsèques du polluer moins pour nous faire entrer dans des dynamiques d’émissions négatives dépolluantes. Le principe de dépollution s’incarne dans une vaste palette de procédés allant de la reforestation au nettoyage des océans, à la régénération des sols et de la biodiversité appuyée sur les forces de résilience de la nature,  ainsi qu’au déploiement d’une industrie mondiale de la dépollution alliant les usines de capture du CO2 et du méthane atmosphérique à des entreprises de valorisations de ces mêmes gaz.

La dépollution est le cœur du nouveau paradigme écologique. Elle est en elle-même une nouvelle manière de penser les solutions, et force est de constater qu’au stade actuel de dégradation du climat elle est à présent la seule stratégie capable de résoudre le problème à une échelle suffisante. Comme l’explique parfaitement Thierry Curty : polluer moins, c’est polluer quand même et polluer quand même, c’est mourir quand même. Or nous ne voulons pas mourir un peu plus lentement, nous voulons survivre et poursuivre notre évolution, et pour y parvenir, la seule possibilité est de passer à une stratégie de dépollution.

 

Conclusion : Pour une mobilisation constructive mondiale fondée sur la responsabilité créative

En guise de conclusion j’aimerais mettre en garde contre une mauvaise interprétation possible de mon propos. La critique de l’écologie morale ne doit bien évidemment pas être entendue comme une invitation à des comportements écologiquement irresponsables, comme si, sous prétexte de solutions créatives, nous pouvions laisser libre cours à nos penchants les plus grossiers et destructeurs envers la nature. Que les individus adoptent des comportements écologiquement moraux est une bonne chose, et l’attitude morale est complémentaire de l’attitude créative. Nous sommes d’ailleurs,  au Courant Constructif, favorables à des systèmes de taxes et d’impôts dissuasifs sur l’empreinte carbone des produits et des individus, permettant de valoriser les produits et modes de vie écologiquement responsables au sens d’un polluer-moins.

Mais force est de constater qu’à l’échelle planétaire les comportements moraux en matière d’écologie restent minoritaires, notamment si l’on tient compte des habitudes désastreuses des populations du tiers monde.

Et quand bien même ce genre de comportements moraux deviendraient demain majoritaires sur l’ensemble de la planète, ils ne suffiraient pas à eux seuls à enrayer le dérèglement climatique, puisqu’en polluant moins, on pollue encore trop. L’écologie morale ne saurait par conséquent être invoquée comme une solution efficace et suffisante. Elle peut au mieux s’additionner de façon complémentaire à l’écologie créative qui est la seule approche capable de produire des dynamiques de dépollution à grande échelle et par conséquent d’inverser les courbes du réchauffement climatique, pas seulement de les ralentir.

Dans cette perspective, la solution n’est pas de stimuler la volonté morale des individus, mais de rendre l’individu écologiquement cohérent malgré lui, grâce à la transformation des infrastructures collectives auxquelles il a recours en tant que consommateur. Il faut arriver au point où l’individu n’aura d’autre choix que de recourir quotidiennement à des solutions écologiques, de sorte que l’écologie ne soit plus pour lui un choix, mais un environnement infrastructurel inévitable. Il faut faire en sorte qu’il n’y ait plus besoin d’être écologiste pour l’être. Il s’agit de rendre les individus passivement moraux en aval en transformant activement l’environnement infrastructurel auquel ils ont recours en amont, de sorte que même s’ils ne font pas l’effort d’être écolos, ils ne pollueront quand même pas, car l’infrastructure qu’ils utiliseront pour leurs activités sera, elle, écologique. 

Loin de moi l’intention, en critiquant l’écologie morale, de libérer les individus de tout sérieux et de toute responsabilité, mais j’en appelle à une responsabilité créative, plus qu’à une responsabilité morale. J’estime personnellement que nous ne sommes pas à la hauteur de notre responsabilité, non pas au sens où nous ne serions pas assez moraux mais au sens où, face à l’ampleur, de cet enjeu, nous n’avons pas mobilisé à la hauteur où nous le devrions toutes les ressources créatrices de l’humanité. Quelles sont ces ressources ? Il y en a 5 : notre temps, notre énergie, notre argent, notre pensée et notre communication. Ce sont les 5 ressources que nous devons mobiliser dans le cadre de la mobilisation constructive mondiale. Ce sont ces 5 ressources que nous devons mettre en commun pour oeuvrer,  comme une seule espèce, à la résolution des problèmes qui nous menacent d’extinction. Actuellement, cette mobilisation constructive des ressources créatrices de l’humanité est encore bien trop faible. Il n’y a par exemple qu’une poignée d’entreprises engagées pour développer toute l’infrastructure de la capture du carbone. Cela est inacceptable. Des millions de personnes devraient être mobilisées pour développer les technologies CCU et les mettre à l’échelle de toute urgence. La pauvreté des ressources engagées induit une lenteur dans le développement de ces technologies, que l’on finit par être tentés d’écarter, prétextant qu’elles ne seront pas prêtes à temps. Nous devons au contraire construire tout un terreau culturel favorable et stimulant pour l’essor de ces nouvelles technologies. Ce soutien culturel doit ensuite favoriser l’investissement politique et financier en leur faveur, ce qui accélérera en retour leur vitesse de développement. Car la vitesse de développement d’une technologie est proportionnelle à la quantité de ressources engagées. En investissant de trop faibles ressources, nous risquons d’arriver à une situation horriblement absurde dans laquelle l’humanité, bien que disposant des solutions pour résoudre la crise environnementale, aurait malgré tout échoué, parce qu’elle aurait trop tardé pour les développer et les mettre à l’échelle. C’est pour éviter une telle absurdité que nous devons de toute urgence enclencher la dynamique de l’écologie créative et mobiliser toutes les ressources disponibles dans le cadre d’une collaboration constructive mondiale focalisée sur les solutions.

C’est dans cette perspective que le Courant Constructif propose la création d’une Organisation Mondiale de la Recherche en matière de Solutions à la Crise Environnementale (WORSEC), ainsi qu’un Fond International pour les Solutions à la Crise Environnementale (IFSEC), assurant le financement de cette recherche unifiée ainsi que la mise à l’échelle accélérée des solutions parvenues à maturité. Nous pensons que les grands sommets mondiaux ne doivent pas seulement être ceux des dirigeants politiques, car ce ne sont pas eux qui font véritablement l’histoire de notre espèce, mais bien les grands génies qui sont la gloire de notre humanité. Nous devons organiser des rencontres mondiales réunissant les génies de ce monde : chercheurs, scientifiques, penseurs, entrepreneurs, financiers… Nous devons faire travailler les meilleurs cerveaux de l’humanité en intelligence collective de façon à produire des solutions en commun. C’est tout l’enjeu d’une grande mobilisation constructive des ressources créatives de l’humanité. A situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Il en va du destin de notre espèce et avec elle de toute l’évolution terrestre.

Satyavir, pour Courant Constructif

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