Pourquoi nous nous opposons à la collapsologie

L’opposition du Courant Constructif à la vague effondriste qui inonde actuellement les médias français suscite de vives réactions. Les gens croient notamment que si nous critiquons la collapsologie, c’est que nous sommes nécessairement dans le déni de son constat accablant (réchauffement climatique, fonte du permafrost, effondrement de la biodiversité, fin du pétrole  etc.). Des gens bien-intentionnés en viennent à nous donner des leçons d’écologie pour palier à notre ignorance. On nous envoie des liens pour que nous prenions connaissance de la situation… comme si la posture défaitiste découlait directement de la connaissance des faits. Or, les faits ne disent rien de la posture que nous devons adopter face à eux et il est une multitude d’attitudes existentielles possibles face au constat dressé par la communauté scientifique. La collapsologie en est une. L’attitude constructive en est une autre.

 

1/La collapsologie n’est pas le constat, c’est une attitude face au constat

La collapsologie n’est pas le constat du problème, c’est une position bien précise adoptée face au constat. Le constat n’est d’ailleurs pas fait pas les collapsologues eux-mêmes, il est fait par la communauté scientifique, en l’occurrence le GIEC. Et le GIEC n’est pas collapsologue, il est même plutôt constructif. La collapsologie n’est pas le constat, mais une certaine conclusion tirée du constat: la conclusion qu’il est trop tard, qu’il n’y a pas de solution, que l’effondrement est inéluctable et qu’il s’agit maintenant de s’y préparer pour apprendre à vivre avec. Tant que vous n’avez pas compris ça, tant que vous croyez que l’idéologie effondriste est juste un constat objectif, vous ne pourrez pas comprendre ce que nous faisons dans le Courant Constructif.

Car le constat, nous le faisons nous aussi. Nous ne sommes pas climato-sceptiques, sinon les solutions n’auraient en toute logique aucun intérêt pour nous. La réalité, c’est que nous combattons la mouvance climato-sceptique depuis des années. Il faut être profondément binaire pour penser que si nous critiquons la collapsologie, c’est que nous sommes dans le déni de son constat, car encore une fois la collapsologie n’est pas le constat mais une certaine attitude prise face au constat. Chez nous, le même constat débouche sur une attitude à l’opposé du défaitisme collapsologique: l’attitude constructive, qui, partant du même constat, cherche des solutions pour résoudre le problème ou en limiter les effets.

 

2/La collapsologie se distingue de l’éco-psychologie par son défaitisme adaptatif

La collapsologie n’est pas le constat, elle n’est pas non plus la gestion thérapeutique des émotions suscitées par le constat. La digestion et l’expression des émotions relatives à la destruction de la planète n’est pas l’invention de la collapsologie, c’est l’invention de l’éco-psychologie, une méthode développée par Joanna Macy pour les écologistes. Les collapsologues ont récupéré cette pratique, mais l’éco-psychologie n’est pas effondriste à l’origine, d’ailleurs il m’est arrivé de la pratiquer dans mon centre de développement personnel dans le cadre de cercles de parole dédiés à l’écologie. Les collapsologues tordent cette belle discipline pour la détourner vers une forme de résilience défaitiste purement adaptative, qui n’est pas la vraie résilience, la résilience créative que nous défendons.

La spécificité de la collapsologie n’est donc pas d’accompagner l’éco-anxiété générée par le constat pour la faire déboucher sur des actes, de l’engagement et de la créativité. Il s’agit plutôt pour elle de faire déboucher cette éco-anxiété sur du renoncement et de la préparation. La collapsologie, c’est un peu comme aller se rendre avant d’avoir livré bataille. Nous, au Courant Constructif, nous sommes plutôt à rassembler toutes les troupes susceptibles de contribuer à la victoire ou au moins de limiter les dégâts, ce qui concrètement parlant, peut consister en quelques millions voir milliard de survivants, et la possibilité pour l’évolution humaine de continuer.

«Je sais que le changement climatique, combiné à l’épuisement des énergies fossiles bon marché au cours de ce siècle, éliminera les fondements de notre civilisation industrielle. Je ne sais pas si cela éliminera notre espèce – probablement pas, même s’il y aura des milliards de gens en moins sur cette planète d’ici à 2100.» Dennis Meadows, Effondrement: l’humanité rongée par la fin, Libération

 

3/La collapsologie comme utopisme néo-traditionaliste

La collapsologie est l’idéologie qui prône l’acceptation de l’effondrement en vue de s’y adapter. Il s’agirait de tourner la page des solutions pour entrer dans un esprit d’adaptation à l’effondrement inéluctable. L’emploi du terme de solution est d’ailleurs proscrit  chez les collapsologues. Il s’agit seulement d’aménager le pire, l’après effondrement, par une sorte de résilience purement adaptative.

« En fait, il n’y a même pas de “solutions” à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité. » Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer

 

Cet esprit d’adaptation défaitiste est rendu possible par une vision naïvement positive de l’après-effondrement, sur lequel sont projetés tous les fantasmes de l’écologie traditionaliste et anti-capitaliste. Il s’agirait d’imaginer que le monde d’après pourrait être aussi bien, si ce n’est mieux que le monde industriel moderne. On nous donne à rêver à travers l’imaginaire des villes en transition le retour à des conditions de vie traditionnelles, beaucoup plus communautaires et basées sur l’entraide. On laisse penser que le monde d’après ne sera pas tant violent que solidaire… On n’insistera pas trop sur le fait que par effondrement, on entend d’abord et avant tout un effondrement démographique, soit des milliard de morts, qui eux n’auront pas la chance de s’adapter. On ne parlera pas de la dérive autoritaire qu’induirait inévitablement la montée du chaos, les êtres humains étant toujours prêts à abdiquer leur liberté quand leur sécurité est menacée, certains ayant même un penchant bien connu pour la désignation de boucs émissaires dans ce genre de situations. On ne dira pas grand chose de la méchanceté humaine en situation d’effondrement, de l’explosion de la violence, des vols, des viols, des meurtres, des guerres, des gangs, de la maltraitance des femmes et des enfants en contexte de barbarie. On ne parlera pas trop de l’explosion des maladies et de l’impuissance à les traiter. On préfèrera projeter l’imaginaire de jolies communautés permacoles, en oubliant bien de préciser que dans le contexte d’un réchauffement de 5 à 10 degrés, on ne saurait assurer des rendements stables et suffisants à l’humanité. Évidemment tout cela relève plus du fantasme anti-capitaliste que de la science, mais c’est cet imaginaire utopique qui déclenche l’adhésion à la collapsologie, voir le désir d’effondrement… 

« Il ne s’agit pas vraiment d’un retour au passé. » Yves Cochet, Paris Match

 

4/ La collapsologie comme désir d’effondrement

Car il y a une frange de la collapsosphère qui, derrière un discours prétendument objectif, désire l’effondrement. Cela est bien réel. De la même manière que les communistes attendaient l’effondrement du système capitaliste du fait de ses contradictions internes, il est aujourd’hui une écologie radicale, antimoderne, voir anti-humanité, qui désire voir s’effondrer la société moderne dite thermo-industrielle. Derrière ce discours d’apparence scientifique se cache différentes postures maladives: “C’est trop tard!”, “Il n’y a pas de solution!”, “Après tout, si l’humanité disparait, ce n’est pas si grave!”, “Il faut que tout soit détruit pour pouvoir repartir sur de bonnes bases!”, “Vivement l’effondrement!”, “Cette société de merde mérite de s’effondrer!”, “On va bien rire quand tout le monde crèvera et que nous on sera préparés!”, “On va pouvoir redevenir chasseur-cueilleur!”, “L’humanité est le cancer de cette planète, si elle disparaît, bon débarras!”… etc.  On aurait tort de sous-estimer la gravité de cette maladie spirituelle des sociétés modernes avancées et son taux de propagation dans la population. Nous qui portons l’énergie opposée y sommes confrontés quotidiennement dans les commentaires que suscitent nos partages constructifs. On peut même observer un certain mépris des solutions et un acharnement à les dévaloriser. Pas étonnant que ceux qui désirent l’effondrement souhaitent qu’il n’y ait pas de solution. Pour certains même, la solution, c’est l’effondrement lui-même.

Les causes de cette maladie sont à chercher dans la mort de Dieu, dans le nihilisme qui en est né, la culpabilité et la haine de soi de l’Occident moderne, l’anti-modernisme suscité par la perte de sens et la destruction des repères traditionnels, l’ingratitude des enfants gatés-pourris de la modernité, la colère née de l’inégalité et l’irrationalisme croissant dans la population.

« Je considère avec beaucoup de sérénité un genre d’évènement, pas trop rapide, qui réduirait notre population à environ un milliard ; je pense que la Terre serait plus heureuse. » James Lovelock, Newsweek, 31 mai 2015.

 

CONCLUSION : Vers un populisme vert ?

N’assiste-t-on pas finalement à la naissance d’un populisme écologiste?  Je dis pour ma part qu’il y a une écologie traditionaliste, binaire, antimoderne, négative, malthusienne, technophobe, passéiste et spirituelle-traditionaliste, que j’oppose à une écologie créative, constructive, positive, progressiste, technique, industrielle, scientifique, futuriste et spirituelle-évolutionnaire. J’ai parlé du fait que derrière ce discours pseudo-scientifique se cache un traditionalisme, donc une tentation régressive mêlée d’utopisme naïf. J’ai également pointé le problème de la pensée binaire, cette sorte d’avatarisation des esprits qui veut que si l’on est pour la nature, on soit contre la technologie, et inversement. J’ai montré la folie d’une logique culpabiliste qui veut supprimer purement et simplement toute chose nuisible à la planète (voiture, avion, centrale nucléaire, chauffage, électricité, smartphone, enfants…). J’ai critiqué le manque de transmission de l’esprit scientifique et rationnel qui ouvre la voie aujourd’hui à une véritable régression irrationaliste que l’on voit s’étendre chaque jour un peu plus sur Internet. Enfin j’ai pointé le problème que représente l’ingratitude des enfants de la modernité à l’égard du système dont ils tirent leur niveau de vie inégalé dans toute l’histoire humaine. Tout cela fait le lit d’un populisme écologiste grandissant, qui nuit à la véritable transition écologique. Le désinvestissement des solutions au profit de l’adaptation réduirait inévitablement les capacités de résilience de l’humanité. Ce populisme vert est l’arbre qui cache la forêt de solutions qui pousse. Son esprit contestataire laisse entendre que personne ne fait rien, au moment même où les solutions sont en train d’émerger. S’opposer à ce populisme vert pour des raisons écologiques, c’est courir le risque d’être vu comme un ennemi de la nature, voir comme un climato-sceptique. Mais j’insiste bien: le GIEC n’est pas collapsologue et s’il y a bien un discours militant qui représente la ligne du GIEC, c’est le nôtre. 

Satyavir

 

 

 

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