COLLAPSOLOGIE ET COURANT CONSTRUCTIF : peut-on encore éviter l’effondrement ?

Après plusieurs mois de recherches en prospective, j’entrevois pour notre avenir une possibilité réaliste autre que celle de l’effondrement. Je considère la collapsologie comme une réflexion incontournable aujourd’hui pour tout penseur digne de ce nom. Mais en tant qu’évolutionnaire, ce n’est pas la thèse que je défendrai dorénavant.
En théorie du chaos, il y a deux possibilités lorsqu’un système se met à osciller: collapse ou breakthrough, soit un effondrement à un niveau de stabilité antérieur ou une émergence à un niveau de stabilité supérieur. La collapsologie parie sur la première de ces possibilités. La prospective me conduit aujourd’hui à développer un espoir réaliste en faveur de la seconde.

 

 


Je m’inscris en faux contre l’idée, développée par Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans Comment tout peut s’effondrer, selon laquelle la crise systémique que nous traversons devrait être pensée comme un “predicament” (soit un problème sans solution, quelque chose d’insurmontable, menant à un effondrement qu’il s’agirait purement et simplement d’accepter). Voici les extraits en question :

 

« Il est intéressant de constater que le vocabulaire francophone n’a que le mot “problème” pour désigner une situation très difficile (les synonymes sont plus faibles). Chacun sait que, lorsqu’on a un problème, on analyse la situation, on cherche une solution (souvent technique), et on l’applique, ce qui fait disparaître le problème. Comme une crise, le problème est d’ordre ponctuel et réversible. Mais la langue anglaise possède un mot de plus, « predicament », qui décrit mieux l’idée d’effondrement. Un predicament désigne une situation inextricable, irréversible et complexe, pour laquelle il n’y a pas de solutions, mais juste des mesures pour s’y adapter. Il en est ainsi des maladies incurables qui, à défaut de “solutions”, obligent à emprunter des chemins – pas toujours faciles – qui permettent de vivre avec. Face à un predicament, il y a des choses à faire, mais il n’y a pas de solutions. »

 

« En fait, il n’y a même pas de “solutions” à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité. »

 

Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer

 

Il est vrai que le réchauffement climatique, la disparition de la biodiversité, l’instabilité du système financier international ou encore la lente diminution des énergies fossiles sur lesquelles repose tout le système moderne forment ensemble le contexte le plus challengeant que l’humanité ait jamais eu à affronter. Et il peut être tentant, face à un tel contexte, de baisser les bras et de se dire qu’il n’y a pas d’issue, qu’il va falloir s’adapter à un effondrement désormais inéluctable, et que tout est déjà joué. Mais je crois qu’avant d’affirmer qu’il n’y a pas de solution à un problème, on devrait se donner la peine de chercher un peu. Et même beaucoup! Car je ne pense pas qu’il y ait de problème sans solution, il y a seulement des problèmes dont on n’a pas encore trouvé la solution. Je ne pense pas, par exemple, pour reprendre l’exemple de Servigne & Stevens, qu’il y ait des maladies incurables, il y a seulement des maladies dont on n’a pas encore trouvé le traitement. Un peu de prospective sur les progrès en cours de la médecine nous apprend d’ailleurs que bien des maladies actuellement incurables seront facilement traitées d’ici quelques décennies et que même la mort pourrait bien ne pas être autant un predicament que nous ne le pensions!
Je ne pense pas avoir particulièrement de problème de déni lorsque je refuse un tel fatalisme: j’ai suivi toutes les étapes du deuil collapsologique, jusqu’à entrer en résilience et à donner moi-même une conférence sur le sujet à la Maison des évolutionnaires. Simplement mes recherches récentes m’ont conduit à découvrir des informations qui, mises bout à bout, m’ont fait entrevoir une autre possibilité. Je présenterai ces informations le moment venu, quand mes recherches seront suffisamment avancées. Pour le moment je veux seulement vous faire part avec force de ma croyance que, face aux crises de ce monde, des solutions existent, et que celles qui n’existent pas encore PEUVENT être inventées. Et pour cette raison, je refuse de faire mien le fatalisme adapatif de la collapsologie.
Le problème que nous rencontrons n’est pas lié à des limites physiques, il est lié aux limites actuelles de notre créativité. La créativité est le facteur oublié dans les calculs des collapsologues. Or, nous vivons l’époque la plus créative de notre histoire. Le nombre de génies actuellement vivants sur cette planète est sans précédent et la créativité connaît actuellement un développement exponentiel qui n’en est qu’à ses débuts. C’est elle, le véritable moteur de l’anthropocène.
Je dis que la créativité peut encore nous surprendre. À mon sens, il ne s’agit pas de se préparer à un effondrement inéluctable, mais plutôt de mobiliser la créativité humaine en vue d’inventer les solutions constitutives d’un nouveau paradigme. De nombreux signaux faibles sont déjà là, qui présentent un potentiel véritable, bien que très peu valorisés. Et je ne vous parle pas de quelques éoliennes ni des villes en transition vers la traction animale, qui représentent plus un retour anticipé à un état de stabilité pré-moderne qu’une véritable évolution postmoderne.

 

Nous n’avons pas besoin de moins d’énergie, nous avons besoin de plus d’énergie. Nous avons besoin d’inventer une nouvelle forme d’énergie, abondante ET écologique, car notre niveau d’évolution est corrélé à notre niveau de consommation d’énergie, et nous n’atteindrons pas le prochain stade de l’évolution culturelle sans un bond créatif en terme d’énergie. Une réduction de notre consommation d’énergie nous ferait immanquablement régresser à des niveaux culturels pré-modernes.
De même, nous n’avons pas tant besoin de réduire nos émissions de CO2 que de savoir transformer le CO2 atmosphérique en matériaux disponibles pour la production. Nous commençons à savoir le faire, et nous allons continuer de nous améliorer dans ce domaine, inversant ainsi le cours du changement climatique.
Le visage de ce que serait un véritable breakthrough ne peut être entrevu qu’en sortant de l’opposition stérile entre écologie et technologie, spiritualité et science réelle. Il ne s’agit ni d’appuyer la fuite dans des spiritualités déconnectées du réel ni de croire que la solution se trouve nécessairement à l’opposé de notre monde, dans un retour à la nature dépouillé de toute technologie. Ces deux tendances, trop souvent rencontrées dans le milieu créatif culturel, sont généralement le fait de psychologies peu matures, voir instables. Elles jouent certes un rôle pour contrebalancer les excès d’une modernité elle-même peu mature et de plus en plus folle. Mais la solution ne saurait être trouvée ni dans la cause du problème ni dans l’opposé de la cause, qui lui est encore rattachée négativement. Nous devons évoluer au-delà de cette pensée binaire qui nous enferme si nous voulons entrevoir un horizon de création nouvelle.
L’écologie n’est pas une question de volonté, c’est une question de créativité. Nous avons besoin d’un courant de pensée qui invite l’humanité à focaliser ses ressources en temps, en énergie, en argent et en pensées sur une résolution créative de la crise systémique. Face à la montée des traditionalismes en tout genre, face à l’expansion de ce modernisme (auto-)destructeur qui triomphe sur toute la planète, il est plus que temps de valoriser la voie postmoderne et de soutenir les solutions en cours d’émergence.
Le temps n’est pas à l’adaptation, le temps est à la création. Le réalisme implique de considérer la puissance de la créativité humaine. Je doute que ce paramètre ait été pris en compte dans les modèles du Club de Rome. C’est pourquoi je préfère aujourd’hui l’attitude constructive d’un Gunter Pauli à la position adaptative d’un Dennis Meadows. Les pessimistes oublient de prendre en compte l’énergie constructive dans leurs calculs réalistes. L’imprévisibilité de la créativité humaine ne se laisse pas facilement dompter par nos calculs déterministes.
Pour ma part, je fais aujourd’hui le choix d’une écologie évolutionnaire, constructive et créative, loin du tournant collapsologique actuel des milieux écologistes. La gravité du problème écologique peut être reconnue avec lucidité et dans toute son ampleur sans pour autant conduire à l’abandon a priori de toute recherche de solutions. Je suis même persuadé que ce problème existe précisément pour nous apprendre à passer à un niveau supérieur dans notre évolution culturelle. À l’échelle individuelle comme à l’échelle collective, les problèmes surviennent pour nous pousser à évoluer, non pour nous en empêcher. À nous de voir si nous sommes prêts à relever le défis avec courage, intelligence et détermination. Pour ma part, je ne passerai pas les prochaines années à me préparer à l’effondrement. Je les passerai plutôt à valoriser les solutions émergeantes et à faire souffler dans le monde un grand vent d’évolution constructive.
Satyavir

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